Plus sérieusement cette décision a réveillé en moi le souvenir de cette chronique du Dr Apfeldorfer sur le site du GROS
Un monde sain, sain sain!
Octobre 2005
Tout avait commencé par l’interdiction des distributeurs de friandises dans les établissements scolaires. L’obésité infantile qui sévissait de l’autre côté de l’Atlantique menaçait désormais la France, l'Europe, le monde. Les médecins nutritionnistes pétitionnaient, il fallait agir et le Parlement avait entrepris de légiférer.
Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Il existe tant d’occasions de consommer des produits gras, trop sucrés, trop salés, qui font grossir, qui détruisent la santé, non seulement de nos têtes blondes, mais aussi de leurs parents! Un mouvement vertueux se fit jour, criant haro sur l’industrie agro-alimentaire, qui nous pousse à manger toujours plus afin de faire du lard sur notre consommation. Il fallait manger sain, des produits naturels qui ne pourraient pas faire grossir, afin de rester éternellement jeunes, minces et beaux.
Certains tentèrent bien de résister: on en appela aux traditions culinaires ancestrales des Français, au devoir civique pour défendre une industrie agro-alimentaire nationale florissante, mais rien n’y fit. Les distributeurs de friandises furent cassés à coup de barres de fer par des foules déchaînées, les pâtissiers mirent la clef sous la porte, les charcutiers se suicidèrent en masse, les MacDonald’s furent démontés, et on élit comme Président de la République un célèbre et charismatique médecin nutritionniste, qui était aussi le chef du PO, le Parti Orthorexique.
Mais la prohibition appelle le marché noir: les barres chocolatées et les saucissons commencèrent à circuler sous le manteau. On se réunissait en cachette afin de consommer des pommes de terre frites et des plats en sauce. Quelle délectation, pour certains, de consommer de l’interdit! Mais quelle nécessité pour d’autres: car, malgré les centres de désintoxication aux matières grasses et aux sucres rapides présents dans chaque préfecture et chaque mairie, les toxicos de la bouffe devenaient chaque jour plus nombreux.
Ces mauvais citoyens, ces marginaux pourchassés qui ruinaient leur santé et leur portefeuille, couraient après cette drogue dure qu’est le saccharose graisseux. Certes une minorité était accro au gras salé, aux biscuits apéritifs ou à la charcuterie, mais la plupart aspirait à son shoot pluriquotidien de chocolat, de croissant au beurre (et aux amandes) ou de macarons à la crème.
La majorité, légaliste, se shootait toutefois aux produits sains. De nombreux citoyens s’étaient curieusement mis à consommer des volumes d’aliments diététiquement corrects de plus en plus grands. On commençait par manger non plus cinq fruits ou légumes comme le recommandait le gouvernement, mais dix, quinze, vingt! On se remplissait la panse de fromage à 0% de matière grasse, on consommait les produits allégés à la pelle. Tout cela sans la moindre culpabilité, l’esprit serein: en consommant davantage de produits sains, ne s’assainissait-on pas plus encore? Sans doute, mais aussi, on grossissait.
Les plus atteints se mettaient à boire de l’huile d’olive à la bouteille et de la margarine aux oméga 3 à la petite cuillère, ce qui était loin d’arranger les choses sur le plan pondéral.
Les industriels de l’agro-alimentaire, qui avait paniqué dans un premier temps, se frottaient les mains: jamais on n’avait consommé autant de nourriture que depuis la promulgation des lois sur la restriction alimentaire.
Fort heureusement, le fait qu’on soit passé au quinquennat raccourcit la pénitence. Le Parti Orthorexique perdit les élections et la prohibition du sucre et du gras fut levée.
Ouf !
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